Témoignage de S.
Mis à jour en juin 2003

Le 21 juillet 1995, je venais de finir un stage d'été, j'étais en vacances. Ce soir là, j'ai assisté à un concert de Patrick Bruel au Palais des Sports de Dijon (initialement prévu au forum de Dijon).

En sortant du concert, j'étais assourdie et mes oreilles sifflaient très fort.
Cela ne m'était jamais arrivé avant. J'ai toujours eu une audition normale. Ce concert était seulement le second auquel j'ai assisté (le premier était un concert de Sting dont j'étais sortie indemne).

Ne comprenant pas ce qu'il m'arrivait, je suis allée consulter le remplaçant de mon médecin généraliste trois jours après le concert. Je lui ai décrit mes symptômes et la cause de leur apparition. Il m'a dit de rentrer chez moi et d'attendre que cela passe. Il a ajouté de revenir une semaine plus tard si ce n'était pas passé.

J'ai ensuite consulté un ORL, 8 jours après le traumatisme. Cet ORL m'a révélé que mon niveau d'audition était catastrophique. J'ai demandé si je pouvais récupérer et si mes sifflements d'oreilles allaient partir. Il m'a répondu que la perte auditive était irréversible, que les acouphènes avaient très peu de chance de disparaître et qu'il aurait fallu m'hospitaliser en urgence dans un délai de 72 heures. Il a ajouté qu'il était maintenant inutile de m'hospitaliser.

Une amie infirmière m'a tout de même pris un rendez-vous à l'hôpital. Le 31 juillet un médecin du service ORL m'a auscultée. Il a proposé de m'hospitaliser, m'indiquant que s'il s'agissait de son audition il essaierait le traitement même si c'était déjà tard

Je suis restée du 1er août au 11 août dans le service, sous perfusions de vasodilatateurs durant la nuit, avec injection de corticoïdes le matin.

J'ai récupéré partiellement mes facultés auditives sur les fréquences atteintes. J'ai malgré tout conservé un déficit dans les aigus. Mes sifflements ont sensiblement diminués. Cependant, ils sont restés très invalidants : aigus, puissants et intrusifs, perçus dans les deux oreilles et dans toute la tête, composés de nombreuses tonalités.

Ma vie depuis ce concert a été bouleversée. De nombreux bruits exacerbaient mes acouphènes et me tapaient dans les oreilles. J'espérais malgré tout une amélioration de mon état et ne me suis pas tout de suite protégée des bruits normaux. J'avais des grosses difficultés pour me concentrer et m'endormir.
J'ai pu continuer à supporter les voix sans dommage pour mon audition pendant environ 5 ans après le concert, ce qui m'a permis de terminer mes études, non sans difficultés. Toutefois, je ne pouvais pas aller au restaurant, au cinéma, aux soirées et sorties avec les autres étudiants. J'ai dû abandonner la plupart de mes loisirs, dont la pratique du piano.
Je devais faire mes courses avec des protections auditives (c'est une souffrance indescriptible de se protéger, les acouphènes sont amplifiés relativement à cause de l'atténuation des bruits extérieurs). Je ne pouvais pas m'endormir facilement (insomnies provoquées par mes sifflements).
Je ne pouvais plus téléphoner normalement (utilisation d'un téléphone avec haut-parleur car l'écouteur sur mon oreille exacerbait mes sifflements et mettait mon oreille à vif).

Je devais passer des examens de rattrapages en septembre 1995, mais je n'ai pu réviser normalement à cause de cette hospitalisation et des conséquences des acouphènes sur ma capacité de concentration. De ce fait, j'ai échoué à ces examens (de très peu). Cela m'a contrainte à redoubler une année, qui fut particulièrement difficile à supporter en raison de l'utilisation systématique d'un micro par les professeurs en cours magistraux.

Après avoir intégré un IUP de commerce et vente en 1996, j'ai continué à éprouver de nombreuses difficultés pour suivre certains cours et surtout pour réaliser mes stages. Plusieurs fois, des professeurs ou supérieurs hiérarchiques ont noté que je ne comprenais pas leurs paroles, en particulier dès que plusieurs personnes parlaient en même temps, et m'en on fait la remarque. J'ai dû refuser les stages les plus intéressants car je n'aurais pu supporter les conditions de travail (déplacements, salons, téléphone). A l'issue de mon dernier stage, l'entreprise m'a proposé un poste de commerciale mais je n'ai pas pu l'accepter.

Fin 1998, j'ai entrepris une TRT (Tinnitus Retraining Therapy). Elle consistait à porter des GBB (Générateurs de Bruits Blancs) et à ne pas se protéger pour les bruits normaux. J'étais suivie par un psychologue. J'ai fini par me convaincre de ne plus me protéger des bruits tels que circulation automobile, musique dans les magasins, etc. Conséquence : augmentation du niveau de base des acouphènes et baisses auditives. Mon ORL m'a alors expliqué que j'avais eu de toute évidence une fragilité cochléaire causée par le concert. En effet il n'était pas normal qu'une sonnette, un bruit d'aspirateur pendant une heure, un cri d'enfant, un long trajet en voiture, etc. provoquent une baisse auditive et augmentent mes acouphènes de façon définitive (avec parfois l'apparition de nouvelles tonalités d'acouphènes).
J'ai eu des rechutes de plus en plus rapprochées dues à des bruits de plus en plus faibles. J'ai reçu de nombreux traitements à l'hôpital ou à domicile (perfusions, piqûres ou cachets). Peu à peu, j'ai dû réduire mes déplacements et notamment renoncer à tout voyage.

Aujourd'hui, je dois vivre en retrait de tout. Je ne quitte plus mon domicile.

J'habite un quartier calme et ma seule sortie (de 30 secondes) se résume à aller chercher le courrier dans ma boite aux lettres tout en me protégeant. Je ne peux plus envisager d'autres sorties, même à la campagne à cause du trajet (même court) en voiture et du bruit des avions. Les protections auditives (bouchons en silicone et casque antibruit) sont insuffisantes. La liste des choses que je ne peux plus faire est longue et elle s'est allongée au fil des années qui ont suivies le traumatisme.

Je dois maintenant demander à mon entourage de chuchoter (parler sans laisser passer la moindre bribe de voix) tant mon état s'est dégradé. Mes oreilles ne tolèrent plus le téléphone ni la télévision : allumer un poste une minute avec le son à faible volume augmente mes acouphènes pendant plusieurs jours et provoque une sensation d'oreilles à vif très pénible.
Ma vie sociale est donc inexistante. Elle n'est en rien comparable à ce qu'elle était avant cet mon traumatisme auditif. Je ne vois pas souvent ma famille car un accident sonore est très vite arrivé. Je dois utiliser internet pour garder un lien vers l'exterieur. Je n'assiste plus aux réunions familiales, je ne peux plus faire les courses, le ménage, la cuisine. Je dois travailler à mon domicile en télétravail. Je ne pars plus en vacances.

Ce qui est primordial pour moi est d'avoir des enfants. Je ne peux pas l'envisager à cause de mon handicap.

C'est un handicap est invisible mais la souffrance qu'il engendre est pourtant bien réelle et gâche mon existence à chaque instant.



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